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des forêts dans la ville

09.07.2018

Naziha Mestaoui est une artiste et une architecte belgo-tunisienne qui travaille à Paris. Ses oeuvres numériques monumentales et interactives ont déjà fait le tour du monde, tant elles expriment un besoin profond de l‘homme urbain, celui de se reconnecter à la nature à travers de puissantes expériences collectives.

Dans ce cinquième numéro d‘open_resource magazine, Naziha l‘avant-gardiste nous confie ses inspirations, entre physique quantique et éco-citoyenneté.

Naziha Mestaoui devant son oeuvre One Beat One Tree

Crédits : Naziha Mestaoui


Créer des expériences entre l’homme et la nature

Artiste et architecte, je suis depuis toujours passionnée par l’idée de questionner la réalité dans laquelle nous vivons pour en imaginer l’avenir avec un triple objectif : être force de proposition, contribuer à élargir le champ des possibles et inspirer à travers mes créations. Dans cette démarche, sciences et technologies sont au coeur de mes recherches. J’ai par ailleurs toujours eu une grande connexion avec la nature et naturellement, j’en suis venue à me passionner de physique quantique1, qui propose une remise en question de la réalité. Notre culture occidentale s’inscrit dans une vision matérialiste du monde.

Mais depuis la révolution scientifique, qui nous a amené la physique quantique il y a un siècle, nous savons que notre monde est principalement immatériel. Ce qui nous entoure, y compris notre corps, est surtout composé de vide et d’énergie. Tout est interconnecté. Cette vision de la réalité peut nous sembler contre-intuitive, mais elle est intuitive pour certaines civilisations. Des civilisations et sociétés que j’ai eu envie d’observer et de comprendre de l’intérieur, non pas avec une approche théorique et intellectuelle mais avec ma sensibilité. C’est ce long travail de recherche autour de la physique quantique qui m’a alors conduite en Amazonie en 2011.

J’ai commencé à intégrer cette conscience environnementale dans mon travail d’artiste après cette expérience extraordinaire. Là-bas, j’ai pu voir, sentir, ressentir que tout est interconnecté et que chaque plante, arbre, animal et être humain fait partie d’un réseau où chacun a son importance et est interdépendant. C’est la raison pour laquelle je crée des expériences qui lient les hommes à la nature, soi-même à l’autre.

Naziha Mestaoui et des membres de la tribu Huni Kuin d’Amazonie devant leur œuvre commune Sounds of Light. Exposition « Feito por Brasileiros » à Cidade Matarazzo, São Paulo, Brésil, 2014.

Crédits : Naziha Mestaoui


Le digital au service de l’action individuelle

Les outils numériques et le digital sont importants dans ma création parce qu’ils représentent une technologie contemporaine permettant de créer un lien avec les cultures ancestrales et de construire aussi le futur, non pas dans une opposition à la relation homme-nature mais au contraire en harmonie et en complémentarité.

On parle toujours de « sauver la planète », mais ce qu’on essaye de sauver c’est notre place sur terre et non la planète qui, selon moi, se remettrait très bien de notre disparition. Sachant qu’en moyenne en Occident une personne passe plus de deux heures par jour sur son smartphone, proposer des applications qui peuvent, in fine, inciter chacun à passer à l’action, a du sens. Mes projets permettent de partager ma démarche avec ceux qui n’auraient pas l’opportunité ou le réflexe de s’impliquer pour défendre la planète et ses richesses.

ONE TREE ONE PLANET OEuvre à la frontière des arts et de la science créée en collaboration avec des scientifiques spécialistes de la génétique : D. Soltis, P. Soltis, R. Guralnick. L’oeuvre permet de découvrir comment nous sommes connectés à toutes les formes de vies avec lesquelles nous partageons notre planète.

Crédits : Naziha Mestaoui


Dans mes oeuvres, le public est impliqué différemment. Je souhaite amener les individus à devenir des acteurs et à faire partie de la solution, mais ne culpabiliser personne. C’est dans cet esprit que j’ai créé, pour l’ouverture de la COP 21 à Paris en 2015, One Heart One Tree, œuvre monumentale qui a transformé la tour Eiffel en forêt virtuelle. L’objectif était de montrer qu’il existe un autre rapport à la nature et au vivant : la nature n’est pas une masse d’objets inanimés dont nous pouvons disposer. Un arbre est bien plus que du bois et une manière de capter du carbone, c’est un autre être vivant avec une sensibilité, une forme d’intelligence.

Avec One Heart One Tree, les battements de coeur des spectateurs donnaient naissance à une autre vie, à un arbre. Concrètement, les participants mettent leur doigt sur la cellule photographique de leur téléphone tandis qu’un algorithme analyse les micro-changements de teintes liés au flux sanguin dans le doigt, une donnée qui permet de créer en temps réel un arbre 3D. Or pour chaque arbre virtuel, un arbre réel était planté. Plus de 1,4 million de personnes se sont connectées et ont contribué à planter plus de 100 000 arbres via cinq très beaux programmes de reforestation à travers le monde, en Amazonie, au Sénégal, en Inde, en France et en Australie. Par exemple, au Sénégal, en Casamance des palétuviers ont été plantés dans les mangroves en collaboration avec des centaines de villages afin de restaurer cet écosystème fragile, de protéger les côtes et les espèces marines.

ONE BEAT ONE TREE OEuvre interactive présentée en décembre 2017 à l’île Maurice lors du festival PORLWI et liée à un programme de reboisement de plantes natives sur la colline de la Citadelle de Port Louis.

Crédits : David Nunes


Je pense qu’on avance plus vite dans la bonne direction en invitant les personnes à questionner leur mode de vie, en leur donnant envie de construire quelque chose de meilleur, plutôt qu’en imposant des changements par la contrainte. L’art en général me semble un vecteur essentiel pour transmettre ce message. L’un de mes derniers projets appelé One Tree One Planet, a été créé avec des scientifiques américains autour de la génétique.

Nous partageons une cinquantaine de gènes avec l’ensemble du vivant, des bactéries aux plantes jusqu’aux mammifères. Dans ce cadre, ces gènes ont été séquencés et les séquences d’acides aminés qui les composent ont été transformées en musique, une symphonie du vivant. L’oeuvre est interactive : chaque personne peut se connecter à une autre espèce en naviguant dans « l’arbre de vie », regroupant une multitude d’espèces. On apprend ainsi qu’on partage 60 % de notre ADN avec une banane, ou que l’organisme qui comporte l’ADN le plus long est une petite plante appelée Paris japonica. À travers One Tree One Planet, nous sentons que nous faisons partie d’un réseau dans lequel chaque espèce a sa place.

ONE TREE, ONE PLANET OEuvre interactive présentée sur la façade du Harn Museum à Gainesville (Floride) en novembre 2017.

Crédits : Naziha Mestaoui


Prendre le pouvoir sur la technologie et rester humble face à la nature

C’est aussi important de rationaliser les outils numériques et leurs usages afin de limiter leur impact, en termes de pollution. Dans un monde idéal et peut-être pas si lointain, j’imagine des technologies digitales alimentées à l’énergie solaire ou éolienne et composées de matériaux qui ne nécessitent pas l’extraction de terres ou de métaux rares. Les machines seraient créées selon les principes de l’économie circulaire et sans obsolescence programmée. Tout un programme !

Il faut évoluer de façon à concevoir nos technologies différemment, afin qu’elles soient bénéfiques pour l’environnement. Si nous sommes en reliance2 avec la nature, nous développerons des technologies ingénieuses en toute humilité dans une logique de symbiose avec la nature et non de domination. Les fourmis représentent une à deux fois la masse de l’humanité et pourtant elles ont un impact positif sur la planète. Peut-être un jour parviendrons-nous à être aussi intelligents qu’elles !

Nos technologies peuvent donc être utilisées pour le meilleur ou pour le pire. L’enjeu est de voir comment nous pouvons en tirer parti avec sagesse pour nous reconnecter à la nature et au vivant et pour réparer ce que nous avons détruit. Notre avenir nous appartient. Nous sommes tous invités à y contribuer


1 – Ensemble de théories décrivant le comportement des atomes et des particules. La physique quantique a apporté une révolution conceptuelle ayant des répercussions jusqu’en philosophie, car elle remet en cause le déterminisme. La physique quantique est connue pour être contre-intuitive, choquer le « sens commun » car le monde quantique se comporte très différemment de l’environnement macroscopique auquel nous sommes habitués.
2 – Concept proposé par Roger Clausse en 1963 pour désigner un état de ce qui est lié, une relation interpersonnelle..



Cet article a été publié dans le cinquième numéro d’open_resource magazine : « La gestion des ressources à l’ère du digital »





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