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ingénieur social, un médiateur au service de la ville

14.06.2016

Un tiers de la population des pays émergents – soit un milliard de personnes (ONU Habitat) – vit aujourd’hui dans des « quartiers informels », auxquels manquent souvent des fonctions urbaines élémentaires telles que l’accès à l’eau, à l’électricité ou à l’assainissement.
Parce qu’elle freine la mise en place de conditions sanitaires décentes et le développement économique, la ville informelle est devenue un enjeu majeur à l’échelle mondiale. Or la transformation de ces zones informelles ne peut s’opérer sans le concours de leurs habitants. Expliquer, accompagner, concerter : c’est le rôle de l’ingénierie sociale, une expertise que SUEZ développe depuis plus de quinze ans, et place au cœur de ses activités.

Crédit : SUEZ

Bâtis par ses habitants en dehors de toute programmation urbaine, dépourvus de cadre juridique, refuges souvent surpeuplés des citoyens les plus pauvres, les quartiers informels témoignent de l’immense défi que représente l’urbanisation galopante du monde contemporain. Dans le cadre d’ONU Habitat, les Nations unies ont fait de leur intégration au tissu urbain traditionnel une priorité. De la rénovation urbaine à la connexion aux réseaux d’eau potable, d’assainissement, d’électricité, de collecte des déchets et de transport, la transformation de la ville informelle vers la salubrité et l’habitabilité requiert le concours et l’appui de ses habitants. En tant qu’opérateur urbain, SUEZ développe depuis plus de quinze ans une expertise d’ingénierie sociale visant à accompagner ces changements, pour transformer la ville avec ceux qui y vivent.

Plongée dans un métier encore méconnu en compagnie de Sachin et Abdelatif, ingénieurs sociaux à Mumbai et Casablanca.



« Travailler avec et pour les populations »

« Les populations des quartiers informels sont généralement en difficulté. Elles s’approvisionnent souvent dans des fontaines communes, parfois assez éloignées. Au-delà de la qualité de l’eau cela pose des problèmes sociaux : les femmes et les enfants doivent aller chercher de l’eau au détriment de la scolarité ou d’une activité professionnelle. » Abdelatif, qui travaille dans la zone d’extension de la ville de Casablanca, met le doigt au coeur du problème : les zones urbaines qui ont le plus besoin des infrastructures d’accès à l’eau et à l’assainissement sont également les plus difficiles à atteindre, les moins informées et les moins aisées. Dans ce contexte, l’ingénierie sociale s’avère indispensable. « On ne peut pas simplement arriver dans un quartier et le connecter. Nous travaillons avec et pour les populations locales » ajoute Sachin. Aux antipodes d’une planification à marche forcée vouée à l’échec, SUEZ a développé une méthodologie souple qui a déjà fait ses preuves à Johannesburg, La Paz, Carthagène, Manille ou Buenos Aires. Derrière ce plan d’action, une idée simple : proposer un cadre pour l’accompagnement des populations tout en prenant en compte les spécificités de chaque quartier.



Connaissance

C’est la première mission de l’ingénieur social. Des outils tels que le recensement ou le mapping lui permettent d’identifier ceux qui vont garantir ou non le succès d’un projet : les « personnes ressources ». Ces leaders locaux, influents et respectés, deviennent dès lors des interlocuteurs privilégiés. « Si ces personnes ne vous soutiennent pas, vous ne pouvez pas réussir. Nous les appelons individuellement, un par un » indique Sachin. Lorsqu’on lui demande quels sont leurs profils, Abdelatif précise que c’est variable avant d’ajouter : « Un propriétaire, un imam et bien souvent des femmes, car elles sont plus disponibles que leurs maris dans le contexte marocain. »



« Empowerment »

Ce terme souvent galvaudé reprend toute sa force dans le contexte de l’ingénierie sociale. L’appropriation du projet par les habitants est indispensable. Pour y parvenir, les contacts doivent être réguliers : Sachin décrit un processus en trois réunions. « D’abord nous expliquons le projet et partageons avec les habitants, dans un second temps, nous abordons les aspects techniques ; enfin, nous cherchons un consensus. »



(In)formation

« Nous informons les habitants sur les bonnes pratiques vis-à-vis du réseau, le coût d’une facture moyenne, les personnes à appeler en cas de problème, c’est aussi de la sensibilisation » indique Abdelatif. Tout cela dans les limites d’une règle d’or : ne jamais faire de promesses que l’on ne pourrait pas tenir, ne jamais dessiner de perspectives irréalistes.



Une médiation nécessaire

Médiateur ou trait d’union, l’ingénieur social organise le dialogue entre deux mondes peu enclins à se parler, entre l’officiel et l’officieux, entre la ville et le bidonville. Sachin, qui travaille depuis plus de huit ans dans les slums de Mumbai nous résume sa mission en quelques mots : « Nous devons faire le diagnostic du quartier, comprendre la situation économique locale puis mobiliser la communauté pour qu’elle s’approprie le projet. Nous devons également faire le lien avec les différentes parties prenantes institutionnelles. »

Une définition théorique dont on mesure l’ampleur dès que l’on se confronte au terrain. Selon Sachin, on ne trouve la complexité de Mumbai, – qui compte 661 slums peuplés par environ 7,5 millions d’habitants – dans aucune autre ville. « Les densités de population sont extrêmement élevées. Par ailleurs, les quartiers informels se développent partout : à la place de forêts, le long des zones côtières… » À cela s’ajoutent les freins administratifs et juridiques. Ainsi, Sachin doit traiter avec trois niveaux d’interlocuteurs institutionnels : le niveau de la ville de Mumbai, qui regroupe les responsables de la municipalité, des directeurs d’ONG œuvrant sur l’ensemble de la ville, des centres de recherche, des universités. Le niveau des arrondissements (wards), avec les élus locaux, les employés de la municipalité de chaque arrondissement et les associations locales. Enfin le niveau des communautés, directement dans les slums autour du tissu associatif local, et encore une fois des élus et employés de la municipalité travaillant au quotidien dans ces secteurs.



Mettre la politique au service de l’humain

« Un jour, le propriétaire d’un terrain que le réseau devait traverser nous a accueillis en pointant sur nous son fusil : il pensait que nous allions lui prendre son terrain. Finalement, à force d’explications et d’échanges, nous avons pu nous entendre – et le réseau est installé » explique Abdelatif.

Cette défiance des habitants des quartiers informels à l’égard des projets sociaux est souvent due à des politiques difficilement lisibles, parfois inégalitaires. Lorsque Sachin énumère les défis qu’il doit surmonter au quotidien, un terme revient régulièrement : policy. « Notre travail consiste aussi à recommander et impulser des changements de politique » précise-t-il.

Mohammed, collègue d’Abdelatif à Casablanca, souligne dans ce contexte l’importance structurelle de la transformation des quartiers informels et de leur raccrochement à la ville : « Il faut intégrer les populations les plus défavorisées, il faut les mettre à niveau pour qu’elles puissent revendiquer leur place dans le monde d’aujourd’hui. » En effet, si la connexion des quartiers informels permet d’abord l’accès à l’eau, elle donne également une existence légale à des populations souvent mises à l’écart. À terme, l’ambition reste une indistinction vis-à-vis du reste de la ville.

Mumbai et Casablanca proposent des contextes très spécifiques pour la transformation urbaine, mais dont les enjeux profonds n’en sont pas moins transposables à l’échelle du globe. L’implication des habitants, la co-construction des politiques urbaines méritent d’être au cœur de toute logique urbanistique, pas seulement dans les pays émergents. L’ingénierie sociale répond en effet à un besoin qui touche les villes des pays du Sud comme de ceux du Nord : celui d’une ville durable, économe, intelligente.



Retrouvez cet article dans le deuxième numéro d’open_resource magazine :
« Façonner la ville-ressource »





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