open_resource : idées, points de vue
et solutions des acteurs de la révolution de la ressource



← Retour Focus révolution numérique  

le numérique peut-il nous aider à mieux protéger les ressources ?

09.07.2018

La transition écologique est en cours. SUEZ est allé à la rencontre de deux experts du numérique pour mieux comprendre le rôle des nouvelles technologies dans cette transition. Éléments de réponse avec Daniel Kaplan, cofondateur de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), et Alysia Garmulewicz, PDG de Matterscape et professeure d’entrepreneuriat en hautes technologies


LE POINT DE VUE DE DANIEL KAPLAN, COFONDATEUR DE LA FONDATION INTERNET NOUVELLE GENERATION (FING)/IMAGINIZING THE FUTURE

Daniel Kaplan, Cofondateur de la Fondation Internet nouvelle
génération (FING)/Imaginizing the Future

Crédits : Daniel Kaplan


Un numérique vertueux, c’est possible (peut-être)

À la question « les technologies numériques peuvent-elles nous aider à protéger les ressources ? », la réponse au présent ne fait guère de doute : c’est non. Pas tant parce qu’elles consomment elles-mêmes des ressources sans se préoccuper sérieusement de leur cycle de vie (même si c’est bien sûr le cas), mais surtout, parce qu’elles sont le symbole et l’outil central d’un système économique tout entier fondé sur l’accélération, l’obsolescence rapide et la concentration de tous les indicateurs d’entreprise sur la création de valeur actionnariale. Peut-il en aller autrement ? Oui, mais pas sans intention ni changement significatif.



Dépasser les limites, intégrer les limites

Au fond, la perspective technologique qu’exprime le numérique est avant tout celle du dépassement des limites. Il s’agit soit de les franchir, soit de les abolir : trouver une source d’énergie infinie, dépasser la rareté, dématérialiser, vivre deux cents ans… Et, parce que le désir fonctionne comme ça, chaque frontière passée permet d’abord d’entrevoir la prochaine.
La perspective écologique, celle des ressources, nous invite au contraire à intégrer les
limites : (nous) contenir, réduire et bien sûr relier les composantes de systèmes qui se veulent aussi clos que possible. L’économie circulaire aidée du numérique tente de concilier ces contraires et pour l’instant n’y parvient pas. Pourquoi ? Parce que, dans un système économique tout entier tourné vers le profit, ce qui se dématérialise, s’éco-conçoit et se « circularise », s’analyse en gains de productivité et se réinvestit immédiatement dans la production de nouveauté, dans l’accroissement de la production et de la consommation.



L’autre numérique ?

Pour identifier d’autres pistes, il faut élargir le regard sur le numérique au-delà de sa fonction informatique (productrice d’efficience réinvestie en croissance) et d’une dématérialisation qui ne fait que déplacer la matérialité. Les formes diverses de l’économie collaborative répondent ainsi de manière intéressante à la nécessité de marier satisfaction des besoins et réduction des impacts écologiques. Les études relativisent certes leurs bénéfices écologiques, mais elles montrent qu’ils peuvent exister. Cette économie peut aussi concerner l’énergie elle-même, comme l’esquissent plusieurs projets qui visent à favoriser non seulement la production locale d’énergie, mais aussi son échange selon des modèles peer to peer qui rappellent l’architecture initiale de l’Internet : c’est la vision de l’économiste Jeremy Rifkin, expérimentée en France par la région Hauts-de-France via Rev3, une dynamique favorisant une économie plus durable, plus connectée et plus collaborative à l’échelle du territoire. Ou encore la coopérative énergétique néerlandaise Qurrent qui fournit de l’énergie verte à bas coût aux membres de sa communauté. À une échelle encore plus massive, on sait aujourd’hui que le véhicule électrique autonome n’aura des effets écologiques positifs que s’il est massivement partagé (plutôt que possédé) et s’il fait à la fois partie d’une infrastructure intermodale de mobilité et d’un système décentralisé de distribution et stockage d’énergie.

Le retour des « communs » dans le débat politique et économique est porté par des acteurs issus à la fois du numérique et de l’écologie. Les uns et les autres en montrent la nécessité et s’efforcent de le mettre en œuvre, parfois à très grande échelle (la base de données cartographiques Open Street Map et ses applications, par exemple pour signaler l’orientation d’un toit sur Open Solar Map ou documenter la biodiversité).

Ces pratiques ont pour caractéristique commune d’impliquer les « consommateurs », souvent par de tout petits actes (utiliser un véhicule partagé) et parfois de manière plus impliquante (crowdfunder un parc solaire, mesurer la qualité de l’air ou la biodiversité). Le numérique peut aider à répondre au défi constant de la cause écologique, la déconnexion perçue entre les actes individuels et les interactions planétaires. Et le champ vivace des civic tech, ces outils technologiques mis au service de l’engagement citoyen et de la démocratie participative, s’efforce de reconnecter les gens à l’action collective.

En dehors des « communs », il existe une autre manière d’éviter que les gains d’efficience ou issus du partage ne se réinvestissent intégralement dans plus de croissance : inventer d’autres formes de mesure de la valeur. C’est ce qu’exprime le renouveau des « monnaies alternatives », fortement appuyé sur des plateformes numériques. Beaucoup d’entre elles explorent des « cycles de vie » vertueux de la valeur : certaines perdent de la valeur dans la durée, d’autres valorisent autrement l’échange (par exemple sur la base du temps ou du nombre d’objets échangés, indépendamment de leur valeur monétaire).

C’est dans ces interstices, ces fragiles têtes de pont, que l’on peut entrevoir un lien entre numérique et écologie.


LE POINT DE VUE D’ALYSIA GARMULEWICZ, PDG DE MATTERSCAPE ET PROFESSEURE D’ENTREPRENEURIAT EN HAUTES TECHNOLOGIES

Alysia Garmulewicz, PDG de Matterscape et professeure d’entrepreneuriat en hautes technologies - Crédits : Alysia Garmulewicz

Crédits : Alysia Garmulewicz


La fabrication numérique dans un monde digital : semer les graines d’une économie circulaire

La fabrication numérique pourrait changer fondamentalement la donne en termes de localisations et d’échelles de production. Il est essentiel de cerner les conséquences de ce phénomène sur les ressources pour comprendre comment nous pouvons exploiter ces technologies au profit de la transition vers une économie circulaire


Fabrication numérique : tirer parti de l’économie circulaire

La fabrication numérique est une révolution dans la science et les procédés de production. Cette révolution ne concerne pas uniquement les outils (imprimantes 3D, découpeuses laser ou logiciels de CAO). Il s’agit de ce que l’on peut faire avec. La fabrication numérique bouscule les systèmes de production et les modèle à sa propre image. Tout comme Internet a démocratisé la production de biens d’information numérisés comme les vidéos et la musique, la fabrication numérique inaugure un monde dans lequel n’importe qui, n’importe où, peut avoir les moyens de prendre part à la production de biens matériels tels que des machines, de l’électronique, des meubles ou des vêtements.

Comme les technologies de fabrication numérique permettent de décentraliser la production, nous assistons à la croissance exponentielle de centres de production à l’échelle communautaire. L’impression 3D, la découpe laser, le fraisage CNC, le moulage et la coulée ainsi que la production de composants électroniques permettent de concevoir des produits performants dans des « fab labs », des « makerspaces » et des « hackerspaces » dans le monde entier. Pourtant, ces centres de production très décentralisés utilisent essentiellement des matières plastiques, de la céramique et des métaux produits de façon centralisée par de grands groupes industriels et distribués à l’échelle mondiale. Les petits acteurs sont confrontés à d’importantes barrières à l’entrée sur le marché. Les particuliers n’ont aucune chance. La fabrication numérique est une révolution du XXIe siècle greffée sur la chaîne d’approvisionnement propre à l’ère industrielle du XXe siècle.

Comme la production de matériaux industriels génère de fortes émissions résultant de traitements intensifs ainsi que des coûts de transport, la possibilité de répondre à la demande croissante d’un marché de fabricants de plus en plus décentralisé avec des sources d’approvisionnement en matériaux durables et plus localisées promet une transition vers une économie circulaire.


Choisir des matériaux durables en « open source »

Dans la nature, les organismes créent des matériaux performants à partir de nutriments simples et abondants, parmi lesquels des protéines structurales comme le collagène et la kératine qui contribuent à la constitution de nos os et ligaments, des polysaccharides comme la cellulose et la lignine qui sont les éléments de base des plantes, la chitine qui forme le squelette des insectes et la coquille des crustacés, ainsi que des minéraux communs comme la silice et la calcite qui participent à la formation de céramiques dures comme les dents et les coquilles. Puisque cet ensemble de matériaux de construction est partagé par toutes les formes de vie, y compris la vie humaine, il est donc possible de s’approvisionner en matériaux et de les recycler dans les habitats locaux comme dans la biosphère mondiale.

Cette palette de nutriments est ce qui a inspiré Materiom, une bibliothèque et une base de données de matériaux destinées à la fabrication numérique. Cette plateforme, dont le lancement est prévu cette année, proposera des recettes de plastiques fabriqués à partir d’algues, d’amidon et de protéines ou de matériaux composites à base de fibres naturelles, de minéraux communs et d’argiles. Suivant un modèle d’innovation open source, les recettes fournies par les membres de notre communauté seront sous licence open source afin d’encourager la reproduction, l’amélioration et le partage.

Si nous voulons passer à l’économie circulaire, il est nécessaire d’adopter une nouvelle approche en matière d’approvisionnement et de recyclage des ressources. La fabrication numérique ouvre la porte à un paradigme de production inspiré par la nature. Avec Materiom, notre objectif est de fournir un livre de recettes à la nouvelle génération d’industriels.







Cet article a été publié dans le cinquième numéro d’open_resource magazine : « La gestion des ressources à l’ère du digital »





Vous aimerez aussi