open_resource : idées, points de vue
et solutions des acteurs de la révolution de la ressource



← Retour Focus économie circulaire  

l’économie circulaire inclusive

25.09.2017

Dans ce quatrième numéro d’open_resource magazine consacré à l’économie circulaire, SUEZ souhaitait donner la parole à un bureau d’architecture qui, depuis vingt ans, repense le design pour s’adapter à un monde aux ressources limitées. Superuse Studios a été créé en 1997 à Rotterdam par Césare Peeren et Jan Jongert. Ce bureau est devenu un pionnier du design durable, lequel n’est pas considéré comme la première étape d’un processus linéaire, mais comme une phase d’un cycle continu de création et de recréation, d’utilisation et de réutilisation.


Membres de l'équipe de Superuse Studios

Les membres de l’équipe – Crédits : Superuse Studios


L’économie circulaire

L’économie circulaire commence à devenir plus populaire. Pourtant, il reste difficile d’imaginer ce qu’elle implique au quotidien. Logiquement, si l’économie circulaire change notre façon de faire des affaires et de gérer nos relations professionnelles, tout le monde sera concerné. Mais ce n’est pas forcément évident pour chacun d’entre nous et des choix cruciaux restent à faire. Des choix qui donneront lieu à des processus différents, voire à une autre économie circulaire, qui n’est pas celle que nous avons en tête aujourd’hui.


Les déchets sont une source d’inspiration

Depuis la création de l’entreprise en 1997, Superuse Studios inverse radicalement les pratiques traditionnelles en matière de design. Nous ne nous contentons pas de concevoir un espace et de rechercher ensuite les matériaux les plus appropriés. Nous étudions également le projet et son environnement pour trouver des ressources disponibles à proximité que nous utilisons comme matériaux de construction. Nous proposons ensuite d’en transporter le minimum nécessaire et nous leur donnons une nouvelle fonction. C’est un peu comme la cuisine. Soit vous choisissez une recette et vous achetez tous les ingrédients nécessaires, soit vous avez des restes de vos précédentes courses et vous vous laissez inspirer pour cuisiner un repas à partir de ceux-ci.

En travaillant à l’envers, nous nous forçons à examiner l’ensemble de la chaîne de construction sous un angle différent. Cette nouvelle perspective confère aux fournisseurs traditionnels un rôle différent dans le processus. Comme nous aimons le répéter, nous ne faisons plus affaire avec le service commercial d’une entreprise, mais avec son service production et avec la société de gestion des déchets.

Par exemple, il y a à Eindhoven une usine de camions néerlandaise dont le flux de déchets se compose de plaques d’acier. Elles sont percées de trous uniformes provenant de la fabrication de certaines pièces de camions neufs. Notre partenaire Van Gansewinkel, une entreprise leader sur le marché de la valorisation de déchets, achète à l’usine de transformation ces plaques d’acier à bas coût. Il assure également la logistique entre le sous-traitant (l’entreprise qui vend les déchets d’acier) et le chantier. Dans cette chaîne, le constructeur de camions vend ses sous-produits et Superuse est rémunéré pour ses services de médiation et de design. Au bout du compte, le produit obtenu est unique et coûte 20 à 30 % moins cher qu’un produit neuf.


Terrain de jeux WIKADO, Rotterdam, 2007

Terrain de jeux Wikado imaginé par Superuse Studios, Rotterdam, 2007 – Crédits : Denis Guzzo


Des produits au système

Pourquoi la transition vers l’économie circulaire reste-t-elle un défi ? Cela s’explique en partie par la façon dont nous voyons les choses et comprenons notre environnement. Nous avons appris à le regarder comme une collection d’objets et de produits. Pendant longtemps, notre façon de faire des affaires concernait exclusivement le produit. Les clients cherchaient simplement à acheter le plus de produits de la meilleure qualité et au prix le plus bas.

L’économie circulaire nous plonge dans un monde de flux. Ces flux empruntent un circuit et tentent de connecter des chaînes de valeur entre elles. Sensibiliser les producteurs et les consommateurs a une grande influence sur leurs achats et leurs ventes. Cela se répercute sur l’ensemble de l’écosystème. Ainsi, acheter et payer un produit représente un investissement dans un processus qui ajoute plus ou moins de valeur dans la chaîne.

Ces dernières années, deux tendances ont émergé dans les entreprises ayant adopté l’approche circulaire : les boucles fermées et les réseaux ouverts.


Boucles fermées et réseaux ouverts

L’univers des circuits fermés, qui compte de grandes entreprises bien établies, grandit. L’objectif est de combiner des ambitions de durabilité avec une production sécurisée, des ressources optimisées et des matières premières dont l’utilisation est contrôlée. Lorsqu’il s’agit d’entreprises établies, l’économie circulaire est souvent développée pour un nouveau produit ou service autour duquel la chaîne est littéralement fermée : les matières premières sont valorisées à partir des produits récupérés.

D’un autre côté, certaines entreprises circulaires particulièrement innovantes parviennent à conquérir une niche. Elles ont osé répondre à la demande alors qu’elles n’avaient pas au départ les capacités de traiter plusieurs produits et services en même temps. Le partage en open source est une pratique courante entre elles. Les clients sont souvent impliqués personnellement dans le développement de nouveaux produits, mais ils deviennent aussi de plus en plus des fournisseurs. Par ailleurs, aujourd’hui de nombreuses techniques sont miniaturisées, la production ne représente donc plus un investissement conséquent. De plus, le financement participatif permet à des voisins, des amis et des particuliers de s’impliquer dans l’écosystème de l’entreprise. Au siècle dernier, la tendance consistait à réduire la complexité et à séparer les activités. Mais, comme dans la nature, la résilience et la biodiversité ne peuvent prospérer qu’en établissant et entretenant de nombreuses relations mutuellement bénéfiques.


Blue City, Rotterdam, ancienne piscine municipale

Bluecity, Rotterdam – Crédits : Superuse Studios


L’architecte dans un écosystème

Lorsque nous avons fondé notre agence il y a 19 ans, nous voulions créer une architecture qui intégrerait tous les flux (eau, énergie, matériaux et utilisateur) dès le début d’un projet. Nous avons considéré chaque phase du design comme un système dont les flux devaient d’abord être analysés. Chaque flux lui-même était dans une relation cyclique avec son propre environnement et avec les autres flux. À cette même période, la conception de systèmes d’approvisionnement en eau et en énergies renouvelables dans le milieu de l’architecture durable était déjà bien développée. Mais peu d’attention était accordée aux matériaux. Lorsque nous avons pris conscience de cela, nous avons élaboré une méthodologie spécifique ainsi que les outils nécessaires. Nous l’avons donc appelée Superuse. Elle consiste à transformer des déchets en matériaux de construction en gaspillant le moins d’énergie possible dans le transport et dans le processus de transformation.

(Ré)utiliser des déchets permet d’accorder plus d’attention aux matériaux. Ceux qui existent déjà possèdent des propriétés techniques et esthétiques très spécifiques et il n’est pas toujours facile de se les procurer. La réalisation d’un objet ou d’un bâtiment dépend donc beaucoup de ces critères. Pour notre part, nous considérons la conception et la construction de façon dynamique : c’est le résultat de l’implication de différents partenaires, de l’environnement, de la disponibilité des matériaux disponibles et du programme de transformation.


Villa Welpeloo, Enschede, 2009 – Crédits : Allard Van Der Hoek


Un impact croissant

Notre démarche novatrice nous a obligés à commencer par de petits projets temporaires pour tester nos idées et rallier des clients à notre approche. Après avoir conçu plusieurs intérieurs, Villa Welpeloo a été le premier bâtiment intégralement réalisé selon la méthode Superuse. Nous avons bénéficié des flux de déchets de l’industrie et de chantiers locaux pour en faire une luxueuse maison fabriquée à 60 % de matériaux récupérés. Dans le même temps, nous avons mis au point une méthode pour utiliser le nombre croissant d’anciennes pales d’éoliennes. La série « Blade made » (fabriquée à partir de pales d’éolienne) transforme ces éléments gigantesques en un supermobilier urbain fonctionnel qui est déjà installé sur quatre différents sites aux Pays-Bas. Pour accroître son impact positif, Superuse Studios a ouvert une filiale en Chine dont l’objectif est de valoriser les flux de déchets, nombreux et polluants, dans ce pays qui fabrique la majorité de nos produits. Cette année, le siège de Superuse Studios a déménagé à Rotterdam dans la BlueCity, une piscine rénovée de 12 000 mètres carrés qui accueille une douzaine d’entreprises comme la nôtre. Là, nous échangeons des flux de ressources et de déchets. Ce projet est actuellement celui de construction le plus abouti jamais mené par Superuse Studios : non seulement les déchets sont élevés au rang d’éléments de construction, mais les flux autour du bâtiment également. Et les connaissances acquises autour de ce projet sont activement partagées. Superuse Studios est l’architecte de la transformation de ces flux : nous avons réussi à réduire de 70 % les émissions de CO2 pour le premier étage de bureaux terminé, qui fait 1 200 mètres carrés.


Harvest Map, une place de marché pour s’échanger des matériaux

En raison de notre approche open source, nous avons élaboré des outils et des méthodes que nous avons mis à la disposition d’autres entrepreneurs souhaitant créer des flux de valorisation des déchets. En 2012, Superuse Studios a créé une plateforme en ligne, Harvestmap.org, qui présente plus de 250 flux de matériaux courants. Nous l’avons créée pour les besoins de nos activités, mais également pour aider d’autres designers à trouver des matériaux. Son objectif est d’aider de nouveaux entrepreneurs circulaires à lancer leur propre entreprise de médiation. Harvestmap.org dispose désormais de communautés actives à Detroit, à Vienne et en Chine.

Le site Web peut mettre en relation les grandes et les petites entreprises, comme dans un réseau ouvert, sans compromettre les circuits fermés. Mais nous pensons qu’un changement culturel majeur n’aura lieu que si les grandes entreprises se rapprochent d’autres entreprises différentes. Ainsi, elles pourront renouer des relations avec des acteurs locaux et sauront s’adapter à un contexte mouvant.


Harvestmap.org - place de marché dédiée aux matériaux courants de seconde main

Harvestmap.org – Crédits : Superuse Studios


Cet article a été publié dans le quatrième numéro d’open_resource magazine : « L’ère de l’économie circulaire »





Vous aimerez aussi