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les données changeront-elles le visage de nos villes ?

14.06.2016

Capteurs, smartphones, objets connectés… avec la révolution numérique, la ville et ses habitants produisent une masse croissante de données. Un formidable potentiel pour transformer en profondeur nos villes, et la manière dont nous y vivons.
SUEZ a invité deux experts reconnus à s’exprimer sur le sujet : Carlos Moreno, expert Villes intelligentes, et Tom Schenk Jr., Chief Data Officer de la Ville de Chicago. Vision prospective et retour d’expérience d’une ville en mutation.


Le point de vue de Carlos Moreno

Crédit : Sylvain Leurent

La convergence d’un monde urbanisé avec l’hyper-connectivité est venue bouleverser la manière de vivre dans nos villes.

Territoires de vie où se croisent une multitude de besoins et usages sociétaux, aucune composante n’échappe à cette transformation. L’habitat, l’environnement, l’éducation, la culture, les transports, la santé, la sécurité, l’énergie, l’eau, les déchets, mais aussi la gouvernance et la vie citoyenne sont traversés par cette double révolution des usages et du numérique.

Un puissant maillage est né par les « smart devices », la géolocalisation, l’Internet des objets et la présence de citoyens mobi-connectés. Pour la première fois, notre monde physique est devenu producteur en temps réel de données. Cette production est ubiquitaire, c’est-à-dire, massive, décentralisée et fortement autonome. Cette ubiquité a changé profondément les modèles d’usages, de services et économiques, dans un monde devenu urbain.

La Data se retrouve au coeur, devenue ressource clé, car accessible à tous. L’émergence de l’open data, du codage pour tous, permet à des non-spécialistes de concevoir de nouveaux usages. La vie urbaine a été le catalyseur de nouveaux paradigmes : anticiper et comprendre les interactions entre les systèmes qui composent les villes dans le but de croiser les données et de les valoriser via la conception de nouveaux usages qui facilitent la vie des citadins.

C’est la naissance de nouvelles expériences de vie au travers des usages et services inédits : la mobilité multimodale, les énergies décentralisées, les logements énergétiquement efficaces, la santé publique personnalisée, l’éducation massive en ligne, la démocratie participative, les gouvernances ouvertes, les systèmes collaboratifs d’information, et au-delà de nouveaux modèles de sociabilité au travers de l’économie collaborative. L’essor d’une approche par l’usage et non par la propriété va de pair avec la puissance du numérique, la massification de données, accélérant les transformations sociales et urbaines. La force de la Data et sa vraie valeur au XXIe siècle ne résident pas paradoxalement dans sa production, mais dans la capacité qu’elle offre à dépasser les objets et les systèmes, pour pouvoir s’intéresser avant tout à leurs interactions, leurs interdépendances.

Pour comprendre la réalité de phénomènes de notre vie urbaine courante aussi variés que les déplacements urbains, les approvisionnements énergétiques, la gestion des flux, les impacts du changement climatique, et bien d’autres situations, il est indispensable d’appréhender les liens entre les diverses entités.

Les grands succès disruptifs tels Google, Apple, Facebook, Uber, Airbnb, Amazon, Ali Baba, etc., reposent sur leur capacité à transformer les données dans un usage social, simple et accessible, au travers des plateformes d’hybridation, pour produire des services qui transforment nos vies et nos villes. Aujourd’hui, l’hybridation des objets avec les données et l’usage social au travers de plateformes sont au coeur de la révolution des usages par le numérique.

Carlos Moreno
Expert Villes Intelligentes


Le point de vue de Tom Schenk Jr.

Crédit : Tom Schenk Jr.

À l’instar des start-up et des grandes entreprises, les villes ont aujourd’hui la possibilité de renforcer l’efficacité de leurs services grâce à la donnée.

Elles peuvent tout d’abord s’appuyer sur les données administratives dont elles disposent grâce à leurs projets de recherche, pour mieux affecter leur personnel et leurs inspecteurs. Ainsi la Ville de Chicago a utilisé, afin de réduire le nombre de réclamations liées à la présence de rongeurs, les données issues du 311 (le service de gestion des réclamations par téléphone, application, Web ou SMS). Cela a permis d’établir un modèle permettant d’anticiper les sites sur lesquels enquêter et déposer les appâts à partir des réclamations liées par exemple à la présence de déchets ou de mauvaises herbes. Ce système a permis de déployer des équipes dédiées, dont l’efficacité a augmenté de 20 %.

De nombreuses villes ont lancé des initiatives d’open data, afin de permettre aux citoyens d’exploiter les données administratives, en fonction de leurs besoins. Par exemple, Chicago a mis gratuitement à disposition (data.cityofchicago.org) près de 600 ensembles de données comme les données liées au 311 déjà mentionnées, les données liées à la consommation d’énergie, aux licences, aux permis, à la criminalité, etc. Cette initiative a entraîné la création d’une communauté croissante de « technologues citoyens », chercheurs, journalistes mais aussi grand public, qui utilisent ces données pour répondre à leurs besoins.


Des villes plus réactives

Les villes s’efforcent également d’exploiter les données publiquement disponibles (météo, issues des réseaux sociaux, etc.) pour améliorer leur réactivité. On estime par exemple qu’un Américain sur six souffre chaque année d’une intoxication alimentaire. Au lieu de signaler directement ce type de problème aux services municipaux, les victimes ont tendance à s’en plaindre en ligne, sur Twitter ou Facebook. La Ville de Chicago s’est donc associée à d’autres organismes pour analyser les données disponibles sur Twitter afin d’identifier les cas potentiels d’intoxication alimentaire. L’équipe de Foodborne Chicago (foodbornechicago.org) a développé des algorithmes permettant de détecter les personnes se plaignant d’intoxication alimentaire. En cas de soupçon, la Ville contacte ces personnes et les invite à se manifester auprès des services municipaux via un formulaire en ligne, afin de permettre aux équipes sanitaires de procéder aux contrôles adéquats.

Enfin, une troisième source de données provient des capteurs, une technologie de moins en moins coûteuse qui peut être déployée pour recueillir de nouveaux types d’informations. Par exemple, la Ville de Chicago s’est associée à l’Université de Chicago dans le cadre du projet « Array of Things » (arrayofthings.github.io) afin d’installer à chaque coin de rue des capteurs qui fournissent des informations détaillées, quartier par quartier, sur la qualité de l’air, la densité de la foule, la présence d’eaux stagnantes, etc. La Ville pourra ainsi s’appuyer sur ces données, également accessibles au public via le portail d’open data, pour mieux répondre aux questions relatives à la situation des différents quartiers.


Modèle d’innovation ouverte

Puisque les données et les logiciels qui permettent la mise en place de ces solutions peuvent être partagés rapidement, le futur des villes sera plus ouvert à la collaboration entre les autorités, le secteur privé et les habitants. Chicago a notamment lancé plusieurs projets importants en open source, qui mettent à disposition du grand public des codes et données gratuits et libres de droits. Cela permet à chacun de contribuer à l’amélioration du code ou de l’utiliser pour son usage personnel. En début d’année, Chicago a lancé OpenGrid (opengrid.io), une plateforme en open source de « connaissance contextuelle », développée pour faciliter l’appréhension des flux de données et d’événements transmis par toute la ville. En éliminant les barrières entre les différents types de données, elle permet de gérer les événements en temps réel, dans un souci de sécurité publique. En parallèle, l’outil est également mis à la disposition du public par une interface d’open data simple d’utilisation. Chicago a par ailleurs initié des projets de recherche en open source. Ainsi, en 2014, la Ville a publié un code permettant d’identifier les restaurants présentant un risque important de non-respect des normes, susceptible d’entraîner des cas d’intoxication alimentaire, afin de mieux prévoir où affecter les inspecteurs des services sanitaires. Cet algorithme a permis d’améliorer de 25 % l’efficacité des inspecteurs.

Mettre un code en accès libre présente deux avantages importants. D’une part, les développeurs et les chercheurs peuvent l’améliorer et renforcer les possibilités de collaboration. D’autre part, Chicago peut le partager avec d’autres autorités. Par exemple, le comté de Montgomery (Maryland), près de Washington, a adopté ce code deux semaines après sa parution afin d’accompagner son programme d’inspection sanitaire.

Le projet « Array of Things » participe lui aussi de cette démarche d’ouverture, tant du point de vue du matériel (open hardware) que du code logiciel (open source). En effet, les fichiers correspondant au logiciel de contrôle des capteurs, mais aussi aux boîtiers physiques qui les hébergent, sont disponibles en open source. Ce projet peut être dupliqué dans d’autres villes, et déployé à moindre coût. En s’appuyant sur ce modèle « d’innovation ouverte », les villes pourront collaborer avec des particuliers et des institutions dans le monde entier.

Tous les projets mentionnés ci-dessus ont été développés dans le cadre de partenariats avec, par exemple, le Smart Chicago Collaborative, la Civic Consulting Alliance, l’Université de Chicago, l’Université Carnegie Mellon, Bloomberg Philanthropies, Allstate Insurance et le grand public. Ce modèle est indispensable pour déployer les nouvelles innovations grâce auxquelles les villes entreront de plain-pied dans l’ère numérique, totalement axée sur les données. »

Tom Schenk Jr.
Chief Data Officer de la Ville de Chicago


Découvrez l’intégralité de cet article dans le deuxième numéro d’open_resource magazine :
« Façonner la ville-ressource »





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