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Pourquoi est-il urgent de préserver les océans ?

07.11.2016

Année après année, de plus en plus de voix s’élèvent dans le débat public pour appeler à une prise de conscience du rôle que joue l’océan pour nos sociétés et des menaces qui pèsent sur l’environnement marin. SUEZ ouvre les pages d’open_resource magazine à deux personnalités reconnues pour leur engagement de longue date en faveur des océans : Isabelle Autissier, navigatrice, auteur et actuelle présidente de l’association WWF France ; et Dan Laffoley, scientifique et vice-président de la Commission mondiale des aires protégées de l’Union Internationale pour la Protection de la Nature (UICN).


LE POINT DE VUE D’ISABELLE AUTISSIER, PRÉSIDENTE DU WWF FRANCE

Crédit : ©WWF Martin Leers 2009

Prenons la mesure de l’urgence : agissons pour nos océans !

L’océan est une machine climatique essentielle pour la planète : il absorbe 30 % des gaz à effet de serre et produit 50 % de notre oxygène. Il tient, de plus, un rôle crucial en matière de sécurité alimentaire puisqu’il nourrit plus d’un milliard d’hommes et de femmes, comme l’indique le WWF dans “Raviver l’économie des océans, plaidoyer pour l’action”.

Dans ce même rapport, nous soulignons également qu’au vu de ses actifs, de ses biens et des services qu’il rend, l’océan, s’il était un État, serait la 7e puissance économique mondiale. Les deux tiers de cette richesse sont issus des processus biologiques. Le rapport met également en évidence son érosion rapide. En l’espace d’une seule génération, les activités humaines ont divisé par deux les populations de vertébrés océaniques. Si la surexploitation apparaît comme la première menace pour la biodiversité des mers, la destruction des milieux, en particulier côtiers, des coraux, mangroves et herbiers tient aussi un rôle crucial. Le changement climatique, enfin, est à l’origine de mutations rapides, d’augmentation des températures ou d’acidification. L’océan est malade : surpêche, pollutions, réchauffement, les effets se conjuguent et font plus que s’additionner ! De profonds changements sont indispensables si nous voulons préserver les océans et leurs ressources.



Que peut-on faire ?

Des solutions existent et nous les connaissons. L’océan est une ressource renouvelable capable de répondre aux besoins de toutes les générations futures si les pressions auxquelles il est exposé sont efficacement atténuées. Si nous respectons des limites, l’océan contribuera pleinement à la sécurité alimentaire, aux moyens d’existence des populations, aux économies et à nos systèmes naturels.

Il nous faut tout d’abord agir sur les menaces. Lutter contre la surpêche, la pêche illégale (20 à 30 % des captures), la pollution due aux déforestations, à l’agriculture chimique, aux rejets d’eaux non traitées et bien sûr, lutter contre le changement climatique sont les grands thèmes de travail. Sur ce dernier point, la COP21 a envoyé un bon signal, en intégrant un objectif de limitation à long terme de 2 °C de hausse de la température moyenne globale avec une référence à la limite préférable des 1,5 °C. L’accord de Paris contient les éléments d’actions gouvernementales fortes en termes d’atténuation, d’adaptation et de financement. Mais il est urgent d’agir, sans attendre le rehaussement possible des engagements des États en 2020 ou 2025. Collectivités, citoyens, monde économique, populations locales, tout le monde peut s’engager.

Il faut par ailleurs offrir à l’océan des zones de résilience pour qu’il puisse résister à ces menaces et préserver la vie qu’il abrite. C’est l’objectif des aires marines protégées, sortes de places fortes de la vie capables de réensemencer les zones dévastées, pour peu qu’elles soient assez nombreuses. Elles ne représentent à ce jour que 3,4 % de la surface maritime mondiale, aussi le WWF appelle à porter cette surface à 10 % d’ici 2020 puis à 30 % d’ici 2030, sur tous les océans du monde. Dans le rapport « Aires marines protégées : un bon investissement pour les océans » publié en juin 2015, nous avons montré que chaque dollar investi dans la création d’aires marines protégées peut tripler les bénéfices qui en sont retirés localement en matière environnementale, en matière d’emploi, de pêche, de sécurité alimentaire et de protection des côtes contre l’érosion.

Prenons la mesure de l’urgence ! Agissons ! L’océan a été la principale source de vie, prenons garde qu’il ne devienne pas le premier espace de son déclin.



LE POINT DE VUE DE DAN LAFFOLEY, EXPERT DE RENOMMÉE MONDIALE SUR LA PROTECTION DES OCEANS

Crédit : ©Dan Laffoley

Le moment est venu de respecter les océans

Galileo Galilei, le célèbre astronome et scientifique du XVIe siècle, a dit un jour « la nature est inexorable et immuable, […] comme si elle ne se souciait point que ses raisons cachées et ses façons d’agir soient ou non accessibles à la compréhension des hommes ».
Depuis ces prémices de la science, nous avons, d’une certaine manière, fait beaucoup de chemin. Nous comprenons désormais beaucoup mieux le lien intime et central qui unit la nature, en particulier les océans, à nos vies, notre bien-être et notre avenir. Malgré cela, nous ne pouvons nous défaire, à certains égards, de l’indifférence décrite par Galilée. Nous connaissons mieux les océans, mais cela nous pousse-t-il à nous en soucier suffisamment pour les protéger comme il se doit ?

Nous possédons désormais la technologie nécessaire pour observer notre planète depuis un point éloigné du système solaire. Nous faisons alors face à une bille bleue : de loin, les difficultés quotidiennes et les conflits qui perturbent nos vies se fondent et se confondent dans la seule vision d’un monde océanique. Les océans jouent un rôle fondamental, essentiel à la vie, ils constituent une réserve de vie qui dépasse ce que nous voyons sur Terre, tant en termes de diversité que de fonctions. Pourtant même si nous voyons les océans, nous ne les valorisons pas à la hauteur du soutien qu’ils nous apportent.
En réalité, si nous n’avions pas les océans, le changement climatique serait tout simplement devenu incontrôlable, et aurait peut-être déjà entraîné une augmentation des températures à la surface jusqu’à 36 °C… Si les scientifiques et les hommes politiques s’inquiètent du maintien de l’augmentation des températures à la surface sous la barre des 2 °C, voire 1,5 °C, alors nous devrions tous nous préoccuper du maintien en bonne santé de ces océans.



Arrêter les dégâts

Ce rôle tampon des océans s’est fait au prix de modifications de leurs caractéristiques physiques et chimiques, avec pour conséquences leur réchauffement, leur acidification, leur désoxygénation et donc une élévation du niveau de la mer. Nous constatons déjà des impacts sur des écosystèmes entiers, des régions polaires aux régions tropicales, qui devraient encore s’étendre des côtes accessibles aux fonds océaniques. Des groupes entiers d’espèces comme le plancton, les méduses, les poissons, les tortues ou encore les oiseaux marins sont contraints de se déplacer de plus de 10 degrés de latitude en direction des pôles pour conserver des conditions environnementales adaptées. Nous constatons la disparition de zones de reproduction de groupes comme les tortues et les oiseaux marins, et des impacts sur les processus de reproduction d’autres mammifères marins.

Nous assistons aussi à des phénomènes de migrations saisonnières du plancton entraînant une inadéquation potentielle entre les espèces de plancton et leurs prédateurs, notamment les poissons ou d’autre faune marine. Si tout cela ne suffisait pas, les impacts directs de notre activité ont aussi altéré la capacité des océans à résister à des dommages de long terme et à se régénérer. Les pressions les plus évidentes sont bien connues : la pêche extractive et la pollution terrestre. Mais nous pouvons désormais y ajouter l’impact généralisé de la pollution plastique. Plus nous observons, plus nous cherchons, et plus nous sommes conscients du profond respect que nous devons accorder aux océans.

Poisson pris dans des filets abandonnés – Crédit : ©vikaskanwal



Reconstituer la résilience des océans

L’urgence est de traiter les déséquilibres sous-jacents, mentionnés ci-dessus, dont nous sommes responsables et qui nuisent aux océans. En ce qui concerne leur connaissance, nous avons de toute évidence encore beaucoup à apprendre. Mais le fait est que, lorsque nous pensons aux océans, lorsque nous pensons à cet environnement si limité que nous habitons et que nous appelons Terre, nous nous trouvons en fait au centre d’une expérience mondiale dans laquelle, au lieu d’être un simple observateur dans un laboratoire, nous nous sommes tous mis involontairement dans un tube à essai. Il est donc important de renforcer nos connaissances pour mieux nous orienter à l’avenir. Mais ce qu’il faut aujourd’hui, c’est agir pour arrêter les dégâts et reconstituer la résilience des océans.

On me demande souvent : « Mais alors, quelles devraient être les priorités ? Une meilleure protection des océans ? Un meilleur aménagement territorial ? Un engagement politique au travers de conventions internationales sur le changement climatique et la biodiversité ? Une plus grande prise de conscience ? Plus de pédagogie ? Plus de connaissance ? »
À l’heure actuelle, avec tout ce que nous savons sur l’ensemble du système terrestre et en particulier sur les océans, ma réponse est simple : « Nous avons besoin de tout cela, nous en avons besoin maintenant et nous avons besoin de plus de mesures dans ce sens. » Il n’est plus, ou ne devrait plus être, question de « eux » ou de « nous », ou de « vous » et de « moi » puisque nous sommes tous ensemble dans la même situation.

En réalité, nous connaissons déjà la plupart des solutions, nous devons simplement mettre de côté nos considérations actuelles, et déployer ces solutions à plus grande échelle et avec plus de sincérité que jamais, pour garantir notre avenir à tous. Nous devons dépasser nos propres incertitudes, élever notre niveau de jeu collectif, reconnaître comme il se doit le soutien direct et indirect que nous apporte la nature via les océans. Il est maintenant crucial que nous les soutenions à notre tour. Alors soyons concentrés sur nos vies, mais en sachant que nous avons pris les mesures nécessaires à la protection des océans, qui nous protègent tous en retour.



Cet article a été publié dans le troisième numéro d’open_resource magazine : « L’océan, avenir de la planète bleue »





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